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La santé exposée aux dérives sectaires

publié le 16/05/2023

Le domaine de la santé est la cible de nombreux mouvements sectaires. Comment expliquer cette perméabilité du monde du soin aux phénomènes sectaires ? Quels sont les modes d’action des gourous et des « dérapeutes » ? L’UNADFI, association d’aide aux victimes de sectes, a invité des spécialistes, professionnels et universitaires, à apporter leurs éclairages lors d’un colloque organisé le 11 mai 2023 à Paris. Regards croisés.Logo Unadfi

Les pratiques de soins non conventionnelles, sujet de préoccupation majeure pour la Miviludes

Le colloque s’est ouvert par un constat de Sonia Backès, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur et des Outre-mer, chargée de la Citoyenneté : un quart des signalements reçus en 2021 par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) étaient liés à la santé. Qualifiant ces dérives de véritable « enjeu de santé publique », la ministre a rappelé les priorités du Gouvernement pour y faire face : la prévention, l’accompagnement des victimes et le renforcement de l’arsenal législatif contre leurs promoteurs.

L’essentiel des saisines traitées par la Miviludes dans le domaine de la santé concerne les pratiques de soins non conventionnelles (PSNC), telles que la naturopathie, ou encore la « médecine prophétique ». Selon un sondage de l’institut Odoxa, réalisé pour l’UNADFI et présenté à l’occasion du colloque, 70% des Français ont une bonne image de ces thérapies dites « alternatives ». Plus d’un Français sur deux considère qu’elles sont « au moins aussi efficaces que la médecine classique » et s’estime « plus disposé qu’il y a 5 ans à y avoir recours ». Comment expliquer ce succès grandissant ? Plusieurs éléments de réponse ont été apportés par les différents intervenants.

Injonction au bien-être et culpabilisation des malades

Pour Benoit Heilbrunn, docteur en science du management et auteur de « L’obsession du bien-être » (Robert Laffont, 2019), le succès des PSNC repose sur une « mutation anthropologique fondamentale de l’Occident » : le remplacement, dans nos sociétés, de l’aspiration légitime au bonheur par l’« idéologie du confort ». Selon Benoit Heilbrunn, une « quête du bien-être » s’est ainsi imposée dans nos modes de vie, au risque d’abdiquer notre libre arbitre.

Signe visible de ce changement, les librairies accordent de plus en plus de place aux ouvrages de développement personnel dans leurs rayons. Entre mai 2021 et avril 2022, 6 millions de ces livres, censés aider leurs lecteurs à aller mieux, ont été achetés (générant un chiffre d’affaires total 71 millions d’euros). Auteur d’une enquête sur ce phénomène d’édition, Adrian de San Isidoro, journaliste au magazine 60 millions de consommateurs, a insisté sur le fait qu’une partie de ces livres peut constituer une porte d’entrée vers des pratiques sectaires. En effet, les librairies diffusent aussi bien les publications de psychologues reconnus, que les ouvrages de thérapeutes sans qualifications ou dévoyés. Pour ces derniers, les livres sont des produits d’appel visant à vendre aux lecteurs d’autres produits et services. Selon Stéphane Rémy, sous-directeur des politiques de formation et du contrôle de la Délégation générale à l’emploi et à la formation professionnelle (DGEFP), les gourous ont notamment développé des pseudo-formations dédiées à des thématiques porteuses telles que la souffrance au travail ou l’identification des « soft skills ».

Prospérant grâce à cette nouvelle « injonction au bien-être », les PSNC tirent également parti des carences de la médecine conventionnelle. Par exemple, en ce qui concerne le temps d’écoute. Pierre de Bremond d’Ars, président du collectif « No Fakemed », a ainsi souligné le manque de temps des médecins pour accompagner leurs patients, au risque de perdre le contact avec ceux exposés à des pratiques sectaires. Nolwenn Marchal et Hélèna Schoefs, deux patientes partenaires du colloque, respectivement journaliste et doctorante en sociologie, ont pour leur part souligné que les PSNC sont parfois perçues par les patients en souffrance comme leur dernier recours. En effet, les patients « confrontés à des maladies graves et très douloureuses sont prêts à tout essayer pour que ça s’arrête ». En outre, les PSNC sont parfois promues par les médias, dans le cercle familial, voire par des soignants. Ainsi, même les esprits les plus rétifs aux « médecines » alternatives peuvent finir par se laisser convaincre. À cela peuvent s’ajouter d’autres motivations, comme la crainte des traitements médicaux lourds ou la défiance vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique. En outre, la plupart des PSNC ont pour point commun, particulièrement problématique, de faire porter la responsabilité de la maladie et de la guérison sur la seule volonté du patient. De ce fait, le malade qui ne guérit pas va être entraîné dans une « spirale de culpabilisation ». Or, insister sur la culpabilité des patients est l’une des méthodes privilégiées par les gourous pour établir leur emprise.

Un risque d’emprise psychologique

Tous les « maîtres de secte » prétendent avoir le pouvoir de guérir et s’autoproclament souvent « thérapeutes », a signalé la psychologue et psychanalyste Delphine Guérard. En parallèle, des personnels soignants aux qualifications bien réelles se détournent de la science au profit de croyances, devenant des « dérapeutes ». Une conséquence, selon plusieurs intervenants, du manque de formation à l’épistémologie et à la lecture critique des essais cliniques. La posture d’autorité dont se drapent ces gourous et dérapeutes pour affirmer leur légitimité permet de créer une relation de confiance et de proximité avec les victimes.  Ils vont à dessein entretenir la confusion sur leur rôle, en s’introduisant dans la vie personnelle de leurs cibles. Dans les cas les plus graves, les « maîtres de secte » peuvent ainsi à la fois faire office de confidents, d’amis voire d’amants. Cette « perversion de l’espace de la thérapie » permet aux « maîtres » d’imposer leur vision, d’établir leur emprise, laquelle peut être renforcée par l’instrumentalisation dévoyée de différentes techniques (massage, yoga, méditation…). À terme, ce processus peut conduire à la « désintégration du moi » de la victime. Se faisant, elle se retrouve dans un état d’assujettissement.

Face à ce risque, plusieurs dispositions sont prévues par le droit français pour lutter contre les dérives sectaires. Les participants au colloque s’accordent toutefois sur le fait que certains textes devraient être améliorés. Le Conseil National de l’Ordre des Médecins a par exemple appelé à ce que l’usage du terme « médecine » soit davantage encadré.

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