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Le déploiement de la 5G, un débat de société

publié le 22/12/2020

La 5ème génération de réseau mobile (5G) est lancée en France. Elle est présentée par ses promoteurs comme un instrument de rupture qui, en offrant un meilleur débit Internet et des taux de latence réduits, doit révolutionner les usages dans différents secteurs, notamment grâce à la généralisation de l’internet des objets. La 5G suscite néanmoins de nombreuses controverses liées à différents enjeux (économique, sanitaire, politique, géopolitique, sociétaux…).

L’enjeu environnemental est particulièrement présent dans le débat public. Initialement portées par des organisations militantes, les controverses liées à cet enjeu rencontrent désormais un écho important dans la sphère politique. La 5G est ainsi au cœur d’une bataille autour de la notion de « progrès », notamment à l’initiative des partis de gauche, bien que ceux-ci soient divisés sur la question. Dans ce contexte, les dimensions économiques et stratégiques liées à la 5G sont-elles en passe d’être éclipsées par un tropisme sanitaire et environnemental ?

La 5G, un enjeu de mobilisation pour différents groupes militants

un homme travaillant sur des antennes téléphoniques pour la 5G

Le déploiement de la 5G est devenu un enjeu de mobilisation pour une multitude de groupes militants. Ces groupes, plus ou moins radicaux dans leurs revendications, ont le plus souvent en commun de s’être déjà engagés contre le compteur électrique intelligent Linky, et contre les précédentes générations de réseaux mobiles (3G, 4G). C’est le cas de l’association Priartem. Créée en 2000, elle porte une attention particulière à l’exposition aux ondes électromagnétiques. Elle intègre d’ailleurs en son sein le collectif des Electrosensibles de France. En février 2020, Priartem a formé, avec Agir pour l’environnement, des recours devant le Conseil d’Etat contre le lancement des procédures d’attribution des fréquences 5G. Dénonçant l’absence d’évaluations environnementales et sanitaires préalables, ces associations réclament « un vrai moratoire » sur le déploiement de la 5G et l’organisation d’« un véritable débat ». Elles évoquent notamment un risque d’« explosion » de l’exposition aux ondes, lesquelles seraient susceptibles de provoquer des « troubles d’électro-sensibilité » chez certaines personnes. En 2018, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) a cependant conclu à « l’absence de preuve expérimentale solide » sur la causalité entre ondes et symptômes de l’électrohypersensibilité.

Autre organisation à s’interroger sur l’utilité de la 5G, The Shift Project s’alarme quant à lui de l’augmentation de la consommation énergétique provoquée par l’arrivée de cette technologie. Créé en 2010, ce think thank est présidé par Jean-Marc Jancovici, co-fondateur et associé (avec le président de la fondation Nicolas Hulot, Alain Grandjean) de Carbone 4, un cabinet de conseil et d’études spécialisé dans la transition énergétique. The Shift Project est financé par différentes entreprises, dont le groupe Bouygues, lequel est directement intéressé par le déploiement de la 5G à travers Bouygues Telecom. Selon cette organisation, le déploiement de la 5G engendrerait une multiplication « par 2,5 à 3 » de la consommation d’énergie des opérateurs mobiles dans les cinq prochaines années, et par extension une hausse de 2% de la consommation d’électricité en France. A cela viendrait s’ajouter l’énergie nécessaire à la fabrication des terminaux compatibles 5G (smartphones, etc.). Aussi, The Shift Project milite donc pour « une sobriété numérique ».

Certaines organisations vont plus loin, faisant de la 5G le prétexte à une critique radicale de la société. Ainsi, le collectif Pièces et main d’œuvre, basé dans la région de Grenoble, veut combattre le « monde-machine », et « l’expansion du techno-totalitarisme » dont la 5G serait l’une des incarnations. Rassemblant des militants se définissant comme « anti-industriels » et se réclamant des « luddites » (les ouvriers « briseurs de machines » dans l’Angleterre du XIXe siècle), ce collectif considère l’opposition à la 5G comme la suite logique de mobilisations antérieures, notamment celles contre Linky, perçu comme le « premier objet connecté imposé ».

Toutefois, à la différence des luttes anti-Linky, le scepticisme – voire l’hostilité – à la 5G trouve aujourd’hui un écho bien plus large au sein de la classe politique, en particulier à gauche. Cet aspect est d’ailleurs dénoncé par Pièces et main d’œuvre. Ecologistes (notamment Eric Piolle, maire Europe Ecologie-Les Verts de Grenoble) et responsables de la France Insoumise sont ainsi accusés de s’approprier « les thèmes de la critique radicale » pour « les détourner au profit de leurs carrières personnelles et de leur projet technocratique collectif ».

La circulation d’un argumentaire militant dans la sphère politique

Dans une tribune parue dans Le Journal du dimanche le 12 septembre 2020, des élus de gauche radicale et écologistes (dont Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot et Eric Piolle) demandent un moratoire, « au moins jusqu’à l’été 2021 », sur le déploiement de la 5G en France. A cette occasion sont listés des reproches adressés tant à la technologie 5G elle-même qu’à la gestion de son déploiement par le gouvernement. L’absence d’étude d’impact environnemental, de « véritable débat » public, l’accroissement de la consommation d’énergie, la pollution consécutive au renouvellement des équipements, ou encore « une hausse du niveau d’exposition de la population aux ondes » sont ainsi pointés du doigt, le tout servant de base à une interrogation plus large sur « nos modes de vies ».Cette tribune illustre ainsi parfaitement, tant par les arguments qu’elle mobilise que par l’identité de ses signataires, la circulation d’un argumentaire issu d’organisations militantes au sein du champ politique.

Une partie de la gauche souhaite prendre appui sur le déploiement de la 5G pour écrire un « nouveau récit politique », mener une bataille autour de la notion de « progrès ». Elle ne présente toutefois pas un front uni contre la 5G. Député européen Europe Ecologie-Les Verts, Yannick Jadot explique sur France Inter ne pas être opposé à la 5G, mais souhaiter que son déploiement soit opéré « par des entreprises européennes, et non par des entreprises chinoises ou même américaines ». Ainsi, il s’inquiète de la sécurité des données en circulation. En effet, la 5G va générer une grande quantité de données. Or, comme le note l’institut Montaigne, « qui possèdera ou captera en temps réel les données et les algorithmes dominera l’industrie, les services, et aussi nombre d’aspects confidentiels de la vie humaine ». Dans ce contexte, et alors le 5G se trouve au cœur de rivalités géopolitiques entre la Chine et les Etats-Unis, Yannick Jadot « ne veut pas de Huawei en Europe ». Il invoque les liens supposés de l’entreprise avec l’Etat chinois.

Au Parti Socialiste, la question du moratoire sur le déploiement de la 5G constitue une ligne de fracture parmi les élus. Si le conseil municipal de Lille a adopté un moratoire, à Paris, la maire Anne Hidalgo affirme ne pas en souhaiter, préférant organiser une « conférence citoyenne métropolitaine ».

Face à cette opposition morcelée, Emmanuel Macron s’érige en défenseur du progrès technologique. « La France va prendre le tournant de la 5G » a-t-il assuré, ironisant sur les partisans du « modèle amish » et du « retour à la lampe à huile ». Le secrétaire d’Etat chargé de la transition numérique, Cédric O, assure quant à lui que « la France doit accélérer sur la 5G ». La jugeant sous-tendue par des « arrière-pensées politiques », il oppose une fin de non-recevoir aux demandes de moratoire, dénonçant une « approche pénitente » de l’écologie. La 5G est ainsi présentée comme un instrument indispensable, tant pour maintenir la compétitivité économique des entreprises que « pour éviter la saturation des réseaux 4G ». Le gouvernement peut compter sur le soutien des Républicains, dont les élus se disent « favorables » au déploiement de la 5G, espérant qu’elle permette de réduire « la fracture territoriale et numérique », indique Damien Abad (président du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale).

La position gouvernementale, fondée sur des arguments économiques et rationnels, est néanmoins fragilisée par le fait que les applications immédiates de la 5G demeurent difficilement perceptibles par le grand public.

Des opérateurs en décalage avec les craintes exprimées

Pour le sénateur Pascal Allizard (Les Républicains, Calvados), la question de la 5G est « d’abord un débat à fort contenu technologique, dont les enjeux économiques sont peu perçus ». L’arrivée de la 5G ne devrait, en effet, pas avoir d’impact immédiat sur la vie quotidienne des particuliers, du moins jusqu’au déploiement des fréquences 26 GHz (qui permettront d’accéder à un débit bien plus élevé qu’actuellement) à partir de 2024. Porteuse de promesses, cette technologie doit pourtant permettre la transformation de nombreux secteurs. Offrant un meilleur débit de communication et un temps de latence réduit, la 5G va permettre la démocratisation de nouveaux usages : généralisation de l’internet des objets à travers, par exemple, la conduite autonome, le développement de la télémédecine, de l’intelligence artificielle, etc. Selon les estimations de la Fondation Concorde, pour l’économie française, tous secteurs confondus, l’arrivée de la 5G devrait générer 238 milliards de dollars de revenus supplémentaires par an à partir de 2035. Les enjeux économiques liés à cette technologie sont donc centraux pour différents acteurs, notamment les opérateurs télécoms. Début octobre 2020, Bouygues Telecom, Free, Orange et SFR se sont finalement partagé les premières fréquences disponibles pour la 5G. Si le déploiement de la 5G semble donc bel et bien lancé dans l’Hexagone, les quatre principaux opérateurs français n’en demeurent pas moins contraints de composer avec le scepticisme et la méfiance qui entourent cette technologie. Leur communication témoigne d’une perméabilité variable aux discours et revendications portées par la sphère militante et – désormais – une partie de la classe politique.

Martin Bouygues (PDG du groupe éponyme) réclamait ainsi, fin mai 2020, le report de l’attribution des fréquences, estimant que « la 5G n’est pas la priorité du pays » dans un contexte économique bouleversé par la crise sanitaire. Insistant par ailleurs sur le contexte sociétal, le dirigeant argue également de la nécessité « de prendre le temps de la pédagogie et de la conviction ». Il estime ainsi qu’« escamoter le débat public serait une grave erreur ». Les autres opérateurs restent quant à eux sur une ligne purement économique, développant un argumentaire largement repris par le gouvernement. Ayant un temps défendu un déploiement plus lent de la 5G, le PDG d’Orange, Stéphane Richard, appelle désormais à son déploiement rapide, mettant en avant les risques de congestion sur le réseau 4G et le « retard » pris par la France sur ses voisins européens. Un point de vue partagé par Xavier Niel, président du conseil d’administration d’Iliad, la maison mère de Free. Pour lui, les peurs entourant la 5G relèvent très largement « du domaine de l’irrationnel » et finiront « par se tasser ». Xavier Niel concède néanmoins qu’il existe bien un sujet environnemental lié au renouvellement des terminaux, un aspect pointé du doigt par ceux qui critiquent le coût énergétique de la 5G (notamment The Shift Project). Il dissocie toutefois cette problématique de la technologie 5G elle-même, assurant que « ce qui pollue, ce n’est pas la 5G. Ce sont nos smartphones et nos PC ».

Les débats autour de la 5G, encouragés par une partie de la classe politique, obligent ainsi les opérateurs télécoms à adapter, à la marge, un discours centré sur la compétitivité économique pour tenter de répondre aux préoccupations exprimées par une partie de la société.

Conclusion

Le débat autour de la 5G est surtout appréhendé à travers le prisme de son impact sur l’environnement. La crainte d’un « risque sanitaire », également présente, semble moins susceptible d’être reprise largement (la causalité entre ondes et symptômes de l’électrohypersensibilité n’est pas établie par l’ANSES). Les critiques liées au coût environnemental du passage à la 5G rencontrent en revanche un large écho. D’abord portées par des groupes militants plus ou moins radicaux, elles ont été reprises par une partie de la classe politique.

Dans ce contexte, les acteurs économiques peinent à se faire entendre, les applications immédiates de la 5G étant difficilement perceptibles des non-spécialistes. Toutefois, le morcèlement des opposants à cette technologie ne devrait pas permettre aux responsables politiques les plus critiques d’imposer leurs vues. Dès lors, la poursuite de son déploiement est probable, malgré le parasitage de la communication sur l’intérêt de la 5G. Il n’est également pas exclu que ce déploiement soit perturbé par l’action de certains militants radicaux (dégradations d’antennes, pétitions, recours juridiques…), à l’image de ce qui s’est produit pour les compteurs Linky ou la 4G.

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