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Durant la pandémie de Covid-19, une « infodémie » difficile à endiguer

publié le 08/10/2020

Apparu à Wuhan (Chine) en décembre 2019, le Covid-19 s’est progressivement propagé sur tous les continents. Au 1er octobre, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recense ainsi plus de trente-trois millions de cas confirmés, dont plus d’un million de décès. Outre ce lourd bilan humain, cette pandémie engendre une multitude de bouleversements, tant politiques, qu’économiques et sociétaux. De par son ampleur, cette crise donne lieu à une intense production d’informations. Certaines exactes, d’autres non. L’OMS a ainsi mis en garde contre l’émergence d’une épidémie d’informations trompeuses ou erronées (ou fake news), laquelle se propagerait parallèlement à la pandémie de Covid-19. Elle a qualifié ce phénomène d’« infodémie ».

Alors qu’une multiplicité d’acteurs, au premier rang desquels les grands médias sociaux, déclarent être pleinement mobilisés, la crise sanitaire actuelle constitue-t-elle un tournant dans la lutte contre la malinformation, voire la désinformation ? Générant un volume inédit d’infox, la crise favorise indéniablement le renforcement de dispositifs destinés à les combattre. Principalement techniques, ceux-ci restent néanmoins très largement inefficaces. En cela, la pandémie de Covid-19 est confrontée aux mêmes difficultés que les crises qui l’ont précédée.

 

Une crise sanitaire marquée par une circulation massive d’infox

Durant la pandémie de coronavirus, théories conspirationnistes et fake news circulent sur les réseaux sociaux

Une pandémie générant un volume inédit de fausses informations

Communiquer en période de crise sanitaire n’est pas chose aisée. Qu’elle émane d’autorités sanitaires internationales ou de gouvernements, la communication autour du Covid-19 a connu de nombreux ratés (communication confuse de l’OMS au début de la pandémie, discours changeant des autorités concernant le port du masque en France…). Créant de l’incertitude, cette communication institutionnelle erratique a offert un terreau propice à l’apparition d’infox.

La circulation de fausses informations en période de crise sanitaire n’est pas un fait nouveau. Ce phénomène a ainsi pu être observé lors des épidémies de grippe H1N1, en 2009, ou d’Ebola en 2014. La pandémie de Covid-19 se démarque toutefois par un volume sans précédent de fausses informations. Selon une étude menée par une équipe de chercheurs de la Fondazione Bruno Kessler, environ 275 000 comptes Twitter ont publié 1,7 million de liens vers des informations peu fiables sur le virus entre le 22 janvier (date à laquelle la ville de Wuhan a été confinée) et le 14 mars. Cela représente environ 26% de tous les tweets relatifs au Covid-19 publiés sur cette période.

Des infox variées, émanant majoritairement du grand public

Au-delà de cette évaluation quantitative, une étude du Reuters Institute for the Study of Journalism apporte des informations sur la nature de ces infox, les messages qu’elles véhiculent et leurs modalités de diffusion. La plupart (59%) des infox de l’échantillon impliquent ainsi « diverses formes de reconfiguration où des informations existantes et souvent vraies sont tordues, recontextualisées ou retravaillées ». Le plus souvent (39%), ces infox concernent les actions ou politiques mises en œuvre par les autorités publiques pour lutter contre le Covid-19. Elles émanent majoritairement du « grand public ». La désinformation provenant de politiciens et d’autres personnalités publiques ne représente ainsi que 20% de l’échantillon. Peu nombreuses, les fausses informations diffusées par ces figures de premier plan ont cependant un très fort impact : elle suscite 69% de l’engagement total (likes, retweets, etc.) sur les médias sociaux.

Si les responsables politiques relayent peu d’infox, la diffusion d’informations fausses ou trompeuses sur le Covid-19 n’en demeure pas moins un acte fortement politisé. D’abord, en raison du profil des internautes diffuseurs. Spécialisée dans l’étude des communautés en ligne, la société Graphika note ainsi une surreprésentation des groupes conservateurs : le volume d’activité combiné de ces groupes sur Twitter entre janvier et mars 2020 est de 27%, contre 8% pour « les groupes de gauche » ; Ensuite, parce que certains Etats s’appuient sur la diffusion de fausses informations pour atteindre des objectifs politiques.

De fausses informations ayant des conséquences potentiellement graves

Si elles sont souvent fantaisistes, certaines infox peuvent néanmoins constituer de véritables dangers pour les individus qui y sont exposés. Une étude publiée dans l’American Journal of Tropical Medicine and Hygiene en août 2020 indique ainsi que, dans le monde, « environ 800 personnes sont mortes, tandis que 5 876 ont été hospitalisées et 60 ont développé une cécité complète après avoir bu du méthanol comme remède » contre le Covid-19.

Les infox pourraient, à moyen terme, compromettre les chances de succès de futures campagnes de vaccination contre le Covid-19. Depuis le début de la pandémie, la mouvance « anti-vaccin » est en effet très active, dénonçant notamment les lobbys de l’industrie pharmaceutique (« Big Pharma »). Incarnation supposée de ces lobbys, le milliardaire américain Bill Gates est particulièrement ciblé. Aux Etats-Unis, entre février et avril 2020, les théories complotistes le liant au Covid-19 ont ainsi été mentionnées 1,2 million de fois sur les réseaux sociaux et dans les émissions de télévision, en faisant la fausse information la plus discutée, selon la société Zignal Labs (spécialiste de l’étude en temps réel de l’opinion publique) citée par le New York Times.

La viralité de ces fausses informations n’est pas sans effets. Selon un sondage YouGov pour le Huffington Post, publié le 27 juillet, 32% des Français interrogés déclarent qu’ils n’accepteraient pas de se faire vacciner si un vaccin contre le Covid-19 était disponible. En Allemagne, des sondages coordonnés par l’Université d’Erfurt (Thuringe) montrent que le pourcentage de la population prête à se faire vacciner est en baisse, passant de 79% le 14 avril à 57,3% le 1er septembre. Aux Etats-Unis, la méfiance vis-à-vis d’un hypothétique vaccin est encore plus prononcée. D’après un sondage de l’Associated Press-NORC Center for Public Affairs Research paru le 27 mai, moins de la moitié (49%) des répondants déclarent qu’ils se feraient vacciner si cela était possible.

 

Les actions contre les infox et leurs limites

Comment stopper les infox, fake news... qu'engendre crise sanitaire de covid-19 ?

Contre la désinformation, de nombreuses initiatives

Réagissant à l’afflux d’infox concernant le Covid-19, divers acteurs se sont mobilisés pour tenter d’en limiter la propagation. En France, le gouvernement a par exemple lancé, en collaboration avec les messageries instantanées WhatsApp et Facebook Messenger, des « chatbots » (agents conversationnels) pour diffuser les dernières informations officielles concernant la pandémie. Dans le monde de la presse, des fact-checkeurs travaillant pour différents médias internationaux se sont réunis autour d’un projet collaboratif baptisé « CoronaVirusFacts » : une plateforme recensant leur travail d’explication et de déconstruction des infox afin de le rendre accessible au plus grand nombre. Coordonnée par l’International Fact-Checking Network (IFCN) du Poynter Institute for Media Studies (basé en Floride), cette initiative rassemble plus de 100 fact-checkeurs issus de 70 pays. En France, des médias tels que l’Agence France Presse ou Libération (à travers CheckNews) participent au projet.

L’IFCN travaille étroitement avec Facebook. Pointés du doigt depuis plusieurs années pour leur rôle dans diffusion de fausses informations, notamment lors de la campagne présidentielle américaine de 2016, les médias sociaux ont, à l’occasion de cette crise sanitaire, très largement communiqué sur leur mobilisation face aux infox. Le 17 mars, Facebook, Reddit, Google, LinkedIn, Microsoft, Twitter et YouTube ont ainsi indiqué travailler ensemble pour combattre la désinformation liée au Covid-19 sur leurs plateformes respectives. La collaboration avec des médias partenaires chargés de vérifier l’authenticité des informations publiées est l’un des instruments mis en place par ces plateformes. Ce dispositif s’inscrit dans une stratégie en trois volets, consistant à repérer et « marquer » les fausses informations, à en limiter la circulation, tout en promouvant des informations vérifiées. Ainsi, sur Twitter comme sur Facebook, les publications classées comme « fausses » par les vérificateurs sont marquées d’une « étiquette d’avertissement » permettant aux utilisateurs d’accéder à des éléments de contexte. A ce signalement, s’ajoutent des mesures visant à restreindre au maximum la viralité des infox. La messagerie instantanée WhatsApp, par exemple, limite désormais les partages d’information à grande échelle. Le nombre de conversations (personnes ou groupes de personnes) à qui un utilisateur peut transférer un même message a ainsi été peu à peu bridé, passant de 250 à 20 en 2018, puis à 5 en 2019, et enfin, à un seul destinataire en avril 2020. Ces mesures se couplent à une promotion des informations provenant de sources officielles (OMS…). Sur Facebook, elles sont ainsi relayées par l’intermédiaire du Centre d’information sur le Covid-19.

Des mesures à l’efficacité limitée

Le 16 avril, Facebook indique avoir réorienté plus de 2 milliards de personnes vers des sites de l’OMS et d’autres autorités sanitaires (sur Facebook et Instagram). En outre, des étiquettes d’avertissement ont été apposées sur environ 50 millions de contenus liés au Covid-19 (sur Facebook uniquement) au cours du mois d’avril. Ainsi, selon le réseau social, 95% des utilisateurs confrontés à ces étiquettes ne consultent pas l’infox associée. Par ailleurs, la limitation des partages mise en place par WhatsApp aurait permis de réduire de 70% le transfert des messages les plus diffusés.

Au-delà des discours, l’efficacité réelle de ces dispositifs demeure toutefois très limitée. Dans un rapport publié en juin 2020, le Center for Countering Digital Hate, ONG basée à Londres, pointe les défaillances de ces mécanismes de contrôle. Ainsi, sur un total de 649 posts de désinformation signalés aux différentes plateformes étudiées (Facebook, Instagram et Twitter), seuls 9,4% ont effectivement été traités. Twitter se signale même par son manque de réactivité, le réseau social n’ayant agi que contre 3,3% des publications qui lui ont été soumises, contre 10,4% sur Instagram et 12.3% sur Facebook.

 

La pandémie de Covid-19 génère un volume inédit d’infox, dont certaines bénéficient d’une forte audience. Relayées le plus souvent par des internautes anonymes, ces fausses informations fragilisent grandement les politiques de lutte contre la pandémie. Tentant d’endiguer ce phénomène, gouvernements et fact-checkers cherchent à renforcer leur présence sur les médias sociaux, espaces où la désinformation prolifère. Ces plateformes ont, quant à elles, déployé de multiples dispositifs techniques censés limiter la propagation des infox. La vitesse de diffusion de ces infox, de même que la difficulté à les distinguer des informations véridiques et légitimes, rend cependant ces instruments très largement inefficaces.

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