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Sur YouTube, des internautes moins protégés contre les nouveaux contenus climatosceptiques

publié le 22/01/2024

L’analyse de plusieurs milliers de vidéos YouTube suggère que de nouvelles infox sur le climat, axées sur la mise en cause des militants, des scientifiques et des énergies propres, sont désormais dominantes dans les contenus climatosceptiques hébergés sur la plateforme. Parallèlement, les affirmations selon lesquelles le réchauffement climatique n’existerait pas, ou ne serait pas lié aux activités humaines, sont en net recul. Il s’agit des principaux enseignements d’une étude du Center for Countering Digital Hate (CCDH), une ONG anglo-américaine qui analyse la désinformation en ligne, parue en janvier 2024.Couverture du Rapport "The New Climate Denial" de l'ONG Countering Digital Hate (CCDH)

Plus de 4 000 heures de vidéos analysées

À l’aide d’une intelligence artificielle baptisée CARDS (pour Computer-Assisted Recognition of climate change Denial and Skepticism), les chercheurs ont étudié 12 058 vidéos liées au climat, publiées entre le 1er janvier 2018 et le 30 septembre 2023 par 96 chaînes YouTube anglo-saxonnes connues pour leurs positions climatosceptiques. Au total, 4 458 heures de vidéos ont ainsi été analysées, soit près de 186 jours de contenus.

Les chercheurs ont identifié cinq grands types d’arguments sans cesse mis en avant dans ces vidéos climatosceptiques :

1 – Le réchauffement climatique n’est pas une réalité

2 – Les gaz à effet de serre générés par l’Homme ne sont pas la cause du réchauffement climatique

3 – Les effets du réchauffement climatique sont bénéfiques ou inoffensifs

4 – Les solutions proposées pour limiter les effets du réchauffement climatique ne fonctionneront pas

5 – Les scientifiques et le mouvement social pour le climat ne sont pas fiables

Un « nouveau déni » climatique

Entre 2018 et 2023, les chercheurs constatent un changement notable dans les arguments mobilisés par les climatosceptiques. Les arguments 1 et 2 tendent ainsi à disparaitre au profit des arguments 3 à 5. Ces derniers constituent la base de ce que les auteurs appellent le « nouveau déni » du changement climatique (« New Denial »), par opposition aux formes plus anciennes de déni (« Old Denial »), représentées par les arguments 1 et 2, aujourd’hui moins usités.

Ainsi, les affirmations mensongères associées au « nouveau déni » représentaient 70% des arguments mobilisés dans les vidéos climatosceptiques en 2023, contre 35% en 2018. Pour les auteurs de l’étude, ces résultats suggèrent que les effets du dérèglement climatique sont aujourd’hui tellement visibles et « évidents pour le grand public » qu’il n’est simplement plus possible d’en nier l’existence. L’argument 1, et dans une moindre mesure l’argument 2, perdent donc en crédibilité. Dans le même temps, la popularité du « nouveau déni » se traduit par le recours croissant aux affirmations suivantes :

  • « L’énergie propre ne fonctionnera pas » (13,6% des affirmations climatosceptiques en 2023, contre 2,8% en 2018, soit une croissance de10,8 points de pourcentage)
  • « Les politiques climatiques sont néfastes » (11,9% en 2023 contre 3,8% en 2018, soit +8,1 points de pourcentage)
  • « Le mouvement social pour le climat n’est pas fiable » (22,6% en 2023 contre 14,8% en 2018, soit +7,8 points de pourcentage)
  • « La science du climat n’est pas fiable » (12,1% en 2023 contre 7,8% en 2018, soit +4,3 points de pourcentage)

    Graph présentant la part des différentes affirmations liées au "nouveau déni"

    Graphique présentant la part des différentes affirmations liées au « nouveau déni » dans les vidéos analysées

Les affirmations selon lesquelles « l’énergie propre ne fonctionnera pas » et « les politiques climatiques sont néfastes » sont donc celles qui ont connu la plus forte croissance entre 2018 et 2023. Pour autant, le mouvement social pour le climat est resté la cible favorite des propagateurs du « nouveau déni » sur cette même période.

Revoir les règles sur la monétisation des contenus

Les 96 chaînes YouTube étudiées dans le cadre du rapport ont cumulé 3,4 milliards de vues, toutes vidéos confondues, entre le 18 décembre 2022 et le 18 décembre 2023. Tirant profit des publicités diffusées en amont de ces vidéos, YouTube a ainsi « pu gagner jusqu’à 13,4 millions de dollars » sur cette période. Dans son règlement, la plateforme bannit pourtant les publicités et la monétisation sur les contenus encourageant le déni du changement climatique. Dès lors, comment expliquer les publicités constatées sur les 96 chaînes étudiées ? Selon les chercheurs, la politique actuelle de YouTube mentionne surtout les formes anciennes de déni. A contrario, les affirmations mensongères associées au « nouveau déni » ne sont pas prises en compte. Forts de ce constat, les auteurs de l’étude appellent donc YouTube – et plus largement tous les acteurs impliqués dans la lutte contre les infox liées au climat – à modifier « leurs contre-récits » pour les adapter aux formes du « nouveau déni ».

En définitive, l’étude du Center for Countering Digital Hate est particulièrement utile dans la mesure elle apporte un éclairage précis et chiffré sur l’évolution des arguments mis en avant par les vidéastes climatosceptiques sur YouTube. Elle s’ajoute en outre aux travaux déjà réalisés sur d’autres plateformes. En février 2023, une équipe menée par David Chavalarias, directeur de recherche CNRS, a notamment publié une étude présentant la structure, les tactiques et les arguments des réseaux climatosceptiques sur Twitter.

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