< Retour au blog

Entre expertise et viralité : la publication scientifique à l’épreuve de X/Twitter

publié le 06/02/2025

Dans quelle mesure les médias sociaux contribuent-ils à la diffusion et à la discussion des connaissances scientifiques ? Une étude publiée en décembre 2024 dans la revue Réseaux par des chercheurs du médialab de Sciences Po apporte des éléments de réponse. Analysant le rôle du réseau social Twitter (rebaptisé X en 2023) dans la controverse dite du « LancetGate », marquée par la rétractation d’un article de la revue médicale britannique The Lancet en 2020, les chercheurs montrent que, si la plateforme permet dans certains cas de déconfiner l’activité scientifique, son rôle dans le processus de régulation de la science demeure marginal.Image d'illustration générée par l'IA DALL-E représentant un scientifique naviguant sur Twitter

Image d’illustration générée par l’IA DALL-E

Twitter : une place à part dans la communauté scientifique

Les scientifiques ont intégré les médias sociaux dans leur pratique depuis plus d’une décennie. Jusqu’à son rachat par le milliardaire Elon Musk, fin 2022, la plateforme Twitter était particulièrement prisée des chercheurs. Son adoption dépassait ainsi « 30% des chercheurs dans certaines communautés » scientifiques. De nombreuses revues et institutions scientifiques possédaient également un compte.

En 2020, les usages de Twitter peuvent ainsi intervenir « dans la plupart des étapes du cycle de vie des connaissances scientifiques ». Les chercheurs du médialab identifient notamment deux grands usages : d’une part, l’entretien de liens entre chercheurs. À l’époque, les audiences des scientifiques sur Twitter sont en effet largement composées d’autres scientifiques. Dans ce contexte, la plateforme facilite par exemple « la prise de contact avec une personne inconnue sur un sujet d’intérêt ». Elle peut également être utilisée pour critiquer le fond d’un article de presse, ou encore, pour faire le compte rendu d’un événement scientifique. D’autre part, le second grand usage de Twitter concerne l’accès à l’espace public. La plateforme permet ainsi aux scientifiques d’intervenir dans les débats. Par exemple, en répondant à des journalistes, ou en interpellant directement des responsables politiques.

Déconfiner l’activité scientifique et rectifier les erreurs : deux hypothèses en débat

Les auteurs de l’article se sont intéressés à deux arguments souvent mis au crédit de Twitter : d’une part, la plateforme aurait permis aux productions scientifiques de toucher un plus large public, hors du monde académique. D’autre part, cette discussion publique de la science aurait étendu l’exercice de la critique à un nouvel espace (autre que les comités de rédaction et les conférences scientifiques) et à de nouveaux acteurs (hors des communautés savantes habituelles). Au fil du temps, Twitter serait ainsi devenu un « espace d’argumentation participant au processus de rectification de la science grâce à la vigilance collective ».

Pour les auteurs de l’article, la pertinence du premier argument est à relativiser. Ainsi, si l’ouverture vers le grand public existe, elle ne concerne souvent que quelques domaines de recherche. C’est notamment le cas « des sujets donnant lieu à des controverses publiques et médiatiques, comme les questions environnementales, mais aussi de santé ».

Reste l’idée selon laquelle Twitter permettrait « un impitoyable post-publication peer-reviewing » (évaluation par les pairs après publication). Autrement dit, une évaluation de la science décentralisée, « déconfinée » et en temps réel. Pour tester cette hypothèse, les auteurs ont analysé une séquence régulièrement citée en exemple par les promoteurs de Twitter : celle du « LancetGate ».

La place de Twitter dans le « LancetGate » : amplificateur plutôt qu’initiateur de la controverse

Cette séquence commence avec la publication le 22 mai 2020, par la prestigieuse revue médicale britannique The Lancet, d’un article concluant à l’inefficacité de l’hydroxychloroquine (HCQ) comme traitement contre la Covid-19. L’article, massivement relayé par la presse et sur les réseaux sociaux, est ensuite l’objet de débats, d’enquêtes et de mobilisations dénonçant, puis démontrant son caractère erroné, voire frauduleux. Ces éléments conduiront à sa rétraction, le 6 juin 2020. Comme le soulignent les chercheurs du médialab, cette rétractation est un événement exceptionnel, et ce pour trois raisons. D’abord, parce qu’elle a eu lieu (beaucoup d’articles ne sont jamais rétractés). Ensuite, parce que cette rétractation est advenue en un temps record. Enfin, parce qu’elle a été visible à l’échelle internationale, tant dans les médias grand public que sur les réseaux sociaux.

Appuyés sur un corpus de plus d’un million de tweets collectés dès le 22 mai 2020, les chercheurs du médialab ont analysé la place prise par Twitter dans cette controverse. Une interprétation séduisante voudrait en effet faire de Twitter l’instrument de la vigilance collective des scientifiques, mais aussi d’amateurs. Une vigilance qui aurait permis une évaluation critique de l’article après sa publication. Or, les chercheurs décrivent une réalité plus complexe. Certes, l’article a circulé massivement sur Twitter dès sa publication. Le premier jour, les chercheurs comptabilisent ainsi plus de 1 500 tweets originaux partageant l’article. Le tweet de la revue The Lancet a été retweeté plus de 5 000 fois et cité 1 500 fois. Il a en outre collecté plus de 7 000 likes. Une forte visibilité qui, selon les chercheurs, s’explique par plusieurs éléments : l’existence d’une controverse sur l’efficacité de l’hydroxychloroquine, la centralité de la revue The Lancet dans le monde de la recherche médicale, mais aussi l’enthousiasme pour les études appuyées sur des données dites de « vie réelle » (real-world evidence, RWE), souvent basées sur des dossiers de patients.

Dans ce contexte, de nombreuses critiques, très visibles sur Twitter, sont adressées à l’article dès sa sortie. Pour autant, les chercheurs estiment que « Twitter a surtout eu un rôle d’amplification de la critique », sans être « le creuset de sa constitution ». En effet, la critique savante de l’étude s’est d’abord formalisée sur d’autres supports. Les chercheurs soulignent ainsi le rôle clé des échanges par mails (en particulier au sein d’un réseau de chercheurs sur les maladies tropicales). C’est par ce biais qu’une partie des critiques va se structurer. Ces critiques vont ensuite être reprises sur des médias sociaux spécialisés, notamment sur le blog du statisticien Andrew Gelman et sur une page du site Pubpeer, dédié au post-publication peer review. Ces publications spécialisées sont dans un premier temps très peu diffusées sur Twitter. Cependant, à mesure que la critique se renforce, elle trouve presque immédiatement un écho dans la presse. Dès le 26 mai, le quotidien britannique The Guardian commence ainsi à souligner l’existence de contradicteurs à l’étude au sein de la communauté scientifique. Les deux dynamiques – la critique scientifique qui s’organise et la couverture médiatique – se recoupent le 28 mai, avec la publication sur le serveur de partage de données Zenodo d’une lettre ouverte écrite par James Watson, un statisticien spécialiste des maladies infectieuses et tropicales. Regroupant de nombreuses critiques, cette lettre ouverte bénéficie de la forte médiatisation autour de l’article. Elle se retrouve ainsi largement diffusée sur Twitter. En France, elle est par exemple relayée par le professeur Didier Raoult. Après sa diffusion sur Twitter, le nombre des signataires passe de 119 initialement à 198. C’est cette lettre qui déclenche le processus conduisant, in fine, à la rétractation de l’article.

Pour les chercheurs du médialab, cette séquence de mobilisation n’explique toutefois que partiellement « l’écho considérable du débat sur le Twitter francophone ». Ainsi, la langue française atteint près de 40% des tweets échangés sur la période étudiée. Et elle « domine quotidiennement le corpus de tweets pendant les deux premières semaines de débat », sauf lors des pics correspondant à la publication et à la rétractation de l’article du Lancet.

Un « LancetGate » français plus politique que scientifique

La France a été, dès fin février 2020, un des épicentres du débat sur l’hydroxychloroquine, promue par le médiatique professeur Raoult. Logiquement, la séquence ayant mené à la rétractation de l’article du Lancet a donc été très commentée sur le Twitter francophone. La critique argumentée de l’article a néanmoins rapidement été éclipsée par un débat national fortement imprégné de critiques politiques, entre partisans et opposant à l’hydroxychloroquine.

Une statistique, mise en avant par les chercheurs du médialab, illustre cette dynamique. Sur les 1 000 tweets francophones les plus viraux, 82% sont défiants envers l’étude. Seuls 14% discutent directement des données de l’étude, alors que 37% abordent des aspects politiques (ciblant en particulier l’exécutif, à 32%). En outre, quantitativement, les comptes critiques sont bien plus nombreux, puisqu’ils représentent 68% des comptes ayant participé aux discussions sur Twitter, contre 24% de « confiants » et 8% d’acteurs « neutres » (les comptes des médias). Ainsi, il y a donc « une surreprésentation de la critique, sans pour autant que celle-ci se centre vraiment sur l’article et ses données ».

Comment expliquer cette forte politisation du Twitter francophone ? Le lendemain de la publication de l’article du Lancet, le ministre de la Santé d’alors, Olivier Véran, annonce une possible interdiction prochaine de l’hydroxychloroquine pour traiter la Covid-19. L’interdiction intervient finalement le 27 mai. Loin de clore le débat, cette intervention de l’exécutif « déplace en réalité la controverse d’un échange sur un article scientifique à la contestation d’une décision politique ».

Dans ce contexte, le mot-dièse (hashtag) #LancetGate apparaît dès le 25 mai, mais se trouve popularisé par sa reprise par Didier Raoult, lequel « joue un rôle central dans la structuration des débats et dans leur viralité ». Ainsi, les messages les plus diffusés sont ceux du professeur Raoult. Le plus viral date du 29 mai, avec près de 6 000 retweets. Le fait que le compte le plus central soit celui de Didier Raoult, un médecin chercheur, ne doit cependant pas dissimuler un autre constat : « seule une petite partie des comptes les plus actifs (6 sur 50) est associée au monde scientifique et médical, beaucoup étant anonymes. Sans expertise reconnue, sans notoriété préalable et parfois même impossible à identifier, ces comptes ont bénéficié d’une forte visibilité et ont contribué à l’exposition publique de l’affaire ».

En définitive, les chercheurs du médialab concluent que les réseaux sociaux peuvent, dans certains cas, contribuer à développer une critique argumentée. Toutefois, « l’importance de la viralité dans la visibilité différentielle des propos » et la « faible cumulativité du débat » limitent la portée de ces arguments. Ainsi, au lieu de prolonger le « scepticisme organisé » des communautés savantes, Twitter est bien souvent l’endroit où s’exprime une critique « désorganisée ». Dans ces conditions, le « Twitter peer review » ne peut pas, selon les chercheurs, être mis sur le même plan que les autres formes de régulation portées par la communauté scientifique.

Retrouvez d’autres éclairages sur les infox.

Pour nous contacter et nous suivre sur X, Facebook, Threads, Bluesky et LinkedIn.

Ces articles peuvent vous intéresser

Grand entretien avec le fact-checker Thomas Huchon : « La situation n’est pas désespérée, mais elle est grave »

Dans un entretien accordé à Infox.fr, le journaliste et enseignant à Sciences Po Thomas Huchon, spécialiste des théories complotistes et auteur de l’ouvrage « Résister aux fake news » (Éditions First), revient sur les théories les plus virales de ces dernières années. Dénonçant le...

Grand entretien avec Paul-Joël Kamtchang, fondateur et coordonnateur éditorial du site de fact-checking camerounais Data-Check : « La sous-représentation des francophones dans les instances internationales qui définissent les stratégies de lutte contre la désinformation est assez palpable »

Dans un entretien accordé à Infox.fr, Paul-Joël Kamtchang, fondateur et coordonnateur éditorial du site de fact-checking camerounais Data-Check, et auteur de l’ouvrage « Désinformation en Afrique francophone » (éditions Jets d’encre), dresse un état des lieux de la situation dans les...

L’information comme arme de guerre : le concept russe d’« attaque informationnelle stratégique »

En cas de « guerre existentielle », le Kremlin pourrait mener des campagnes de désinformation et des cyberattaques à une échelle encore jamais vue. Objectif : provoquer des dégâts durables et étendus sur les infrastructures critiques de l’adversaire pour le contraindre à la...